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Alain Mergier 

« Les milieux populaires pensent s'être fait avoir »

Article paru dans l'édition du 22.04.11
Le sociologue Alain Mergier explique la perméabilité du discours de Marine Le Pen dans un pan de la société




euf ans après le 21 avril 2002, qui vit le candidat du Front national (FN) se qualifier au second tour de l'élection présidentielle, le sociologue Alain Mergier explique pourquoi les milieux populaires (environ 30 % de l'électorat) sont devenus si sensibles au discours de Marine Le Pen.

Président de l'institut Wei, spécialiste des questions d'opinion, M. Mergier avait publié en 2006, avec Philippe Guibert, une étude remarquée sur les milieux populaires (Le Descenseur social, Plon/Fondation Jean-Jaurès). Il livre au Monde les premiers résultats d'une nouvelle enquête qu'il a commencée au début de cette année avec la sociologue Evelyne Brun, auprès d'électeurs de ces mêmes milieux qui avaient voté, en 2007, pour Ségolène Royal.

Entre votre enquête de 2006 et celle de cette année, quelles évolutions vous ont le plus frappé ?

En 2006, les gens que nous rencontrions nous disaient qu'ils craignaient pour leur avenir et pour celui de leurs enfants. Ils se voyaient sur une longue pente descendante. C'est pour cela que nous avions employé l'image du « descenseur social ». Aujourd'hui, ce n'est plus l'avenir qui est bouché, c'est le présent qui se défait. L'idée n'est plus que l'on est en train de descendre mais que l'on est bel est bien descendu, que l'on touche le fond. Dans ce contexte, les récentes annonces de hausses des prix (gaz, pétrole, électricité) sont ressenties violemment : les gens ne parlent que de ça. On n'est plus dans une crise du lendemain, mais dans une crise du quotidien, qui se traduit par un sentiment d'insécurité permanente.

Vous dites aussi que le rapport à la mondialisation a changé...

Oui, c'est la deuxième évolution importante. Il y a encore quatre ou cinq ans, les milieux populaires percevaient la France comme un navire essayant tant bien que mal de garder son cap sur l'océan incertain de la mondialisation. Depuis la crise de 2008, ils voient un navire pointer ses missiles à l'horizon, un navire qui s'appelle la Chine et est porteur de tous les dangers. A cela, il faut ajouter la prise de conscience des conséquences de la dette publique : tout le monde - et c'est un sentiment partagé bien au-delà des milieux populaires - pense que les marges de manoeuvre ont disparu. En outre, avec ce qui est arrivé à la Grèce et au Portugal, la France n'apparaît plus comme hors d'atteinte, ce qui était encore le cas en 2006.

Le rapport à la politique a-t-il, lui aussi, évolué ?

Beaucoup. Avant la présidentielle de 2007, les milieux populaires pensaient que l'on allait s'intéresser à eux. La preuve : ils ont voté massivement pour Ségolène Royal ou Nicolas Sarkozy au second tour. Bref, ils y ont cru. Leur déception est à la mesure de leurs attentes. Ils pensent s'être fait avoir. J'irai même plus loin : ils estiment que la relégation qu'ils subissent est volontaire. Ils pensent que, pour s'enrichir, les représentants de l'« oligarchie financière », qui sont les acteurs de la mondialisation, doivent délibérément les précariser et les appauvrir. Cette relation de cause à effet entre mondialisation et fragilisation est au coeur du discours de Marine Le Pen. Voilà pourquoi sa voix porte tant.

Ce n'est pas le cas des autres dirigeants politiques ?

Non. Nicolas Sarkozy est complètement décrédibilisé. Il est non seulement vu comme celui qui n'a pas tenu ses promesses mais comme celui dont les amis sont au CAC 40 et qui, justement, incarnent cette mondialisation génératrice d'insécurité générale. On ne le croit plus capable de jouer contre son camp, celui de l'« oligarchie financière ».

Dominique Strauss-Kahn est lui aussi l'objet d'une forte suspicion. Quant à la gauche, elle est perçue comme très molle sur la mondialisation. Reste un Mélenchon, mais il donne l'impression de ne pas prendre vraiment en compte la question de l'intégration des étrangers. Or celle-ci est centrale dans le discours des milieux populaires.

De quel point de vue ?

Ce qui me frappe, aujourd'hui, c'est que les gens font l'économie d'un discours ouvertement raciste pour condamner l'immigration. Ils ne vous disent pas des horreurs sur les étrangers en tant que tels : ils vous expliquent juste que la France n'a plus les moyens de les intégrer. Le rejet de l'immigration est articulé à un raisonnement de nature économique, ce qui le rend plus acceptable que s'il était lié à des arguments ethniques. C'est ce qu'a compris Marine Le Pen.

A vous écouter, Marine Le Pen a un boulevard devant elle...

Je pense en effet que c'est dans les milieux populaires que se trouve le potentiel électoral du FN. La situation actuelle est perçue comme un noeud gordien, trop complexe, trop enchevêtré pour être dénoué fil à fil. Le seul moyen pour se libérer est, comme dans le mythe grec, de trancher le noeud. Or, Marine Le Pen est la seule à être perçue comme capable de vraiment trancher. Comme si les gens se disaient : « Elle, au moins, contrairement à tous les autres, on ne l'a pas essayée. » Sa posture est plus importante que ses propositions, qui ne recueillent pas forcément une forte adhésion.

Le risque est d'autant plus fort que les liens d'appartenance à telle ou telle famille politique sont de plus en plus ténus. Le fait d'avoir voté à gauche joue de moins en moins comme un barrage. D'autant moins que le plafond d'inacceptabilité du vote FN est devenu plus poreux, pas seulement parce que les gens ont beaucoup de mal à citer des propos intolérables de Mme Le Pen, mais aussi parce qu'à partir du moment où celle-ci s'est installée dans la zone des 20 % des voix, elle acquiert une légitimité. Elle devient en somme une candidate comme une autre, avec toutefois cet avantage sur les autres qu'elle est perçue comme la seule capable de vraiment agir autrement.

Propos recueillis par Abel Mestre et Thomas Wieder