
Point
de vue
Réformer d'urgence notre "modèle social",
par François Chérèque
27.08.05
Flambée
du coût du pétrole, effets controversés des
quotas textiles chinois, quasi-disparition de l'industrie de la
chaussure française, nouvelles délocalisations...
Cette année encore, les préoccupations sociales
des Français sont marquées par la situation internationale
et les effets de la mondialisation. L'emploi et le pouvoir d'achat
sont donc, sans surprise, au centre de la rentrée sociale.
Le
nouveau gouvernement a promis de faire de l'emploi sa priorité.
Mais ses premières mesures sur ordonnances relèvent,
pour l'essentiel, d'un rafistolage contestable et traduisent surtout
l'absence de plan d'ensemble. Présenté comme une
mesure-phare, le contrat nouvelles embauches (CNE) privilégie
la précarité au détriment de la sécurité.
Ce n'est certainement pas en amplifiant le "tout flexible"
que l'on redonnera confiance aux Français.
D'autant
que nos systèmes de protection sociale ne permettront pas
indéfiniment d'amortir les chocs. Le CNE risque de devenir
un système d'intermittence pour les salariés des
petites entreprises. L'employeur embauche et licencie sans s'encombrer
de motifs, l'assurance-chômage prend le relais... Et prend
l'eau.
Faut-il
pour autant renoncer à toute évolution du contrat
de travail ? Cette question n'est pas taboue pour la CFDT.
Le
temps de toute une carrière dans la même entreprise
s'éloigne pour beaucoup, qu'on le veuille ou non.
Mais,
choisie ou subie, la mobilité ne doit pas rimer avec l'instabilité
chronique : elle appelle au contraire des parcours professionnels
sécu-risés.
A
tout nouveau contrat de travail nous voulons que soit associé
un nouveau contrat de confiance. Quel pourrait être ce contrat
? Il passe par une refondation de nos solidarités et une
autre politique fiscale. Il suppose la mise en place de protections
collectives plus dynamiques et plus adaptées aux situations
individuelles.
Augmenter
le volume et la qualité de la formation professionnelle
; généraliser la protection sociale ; complémentaire
; accompagner plus étroitement les chômeurs, en les
plaçant au centre de l'action coordonnée des Assedic
et de l'ANPE, notamment par la création d'un guichet unique
de l'emploi : tout cela est essentiel, mais risque de ne pas suffire.
Encore faut-il que les offres d'emploi existent et que l'assurance-chômage
soit économiquement assez stable pour répondre aux
besoins.
Ce
sera là l'un des enjeux de la prochaine convention Unedic.
Au- delà de la question, brûlante, du déficit,
c'est le système lui-même qui est en question. Parce
que notre environnement économique a profondément
changé, nous sommes à un tournant de notre histoire
sociale.
Le
capitalisme s'est profondément transformé. La mondialisation
impose des conditions de concurrence qui poussent les entreprises
à comprimer leurs coûts au maximum.
Soumises
par ailleurs par leurs actionnaires à des exigences de
rentabilité intenables, elles considèrent de plus
en plus la masse salariale et le travail comme une variable d'ajustement
et, au total, prennent des décisions contre l'intérêt
des salariés.
Ces
bouleversements accélèrent l'usure de notre pacte
social conçu pour une économie de plein emploi et
une société jeune.
Aujourd'hui,
le risque de chômage ne peut plus être considéré
comme un accident de parcours exceptionnel. Parce qu'il est devenu
massif, les ressources de l'assurance sociale vacillent : là
où il s'agissait d'indemniser 3 % de la population active,
il faut aujourd'hui en indemniser plus de 10 % ; avec, en prime,
un Etat qui se désengage progressivement.
Bref,
il ne suffit plus d'"ajuster" nos systèmes. Quand
un "modèle social" produit autant de chômage
et n'endigue plus le développement de la pauvreté,
il faut le réformer.
Il
nous faut une politique structurelle de l'emploi, une politique
de conquête. C'est sur la recherche et l'innovation qu'il
convient de miser, ainsi que sur une politique industrielle capable
de favoriser de nouvelles spécialités, d'attirer
en France des créations d'emplois.
L'Europe
est l'espace d'impulsion de cette ambition. Elle a pour cela besoin
de volonté politique et d'un budget à la hauteur,
donc de dépasser les égoïsmes nationaux.
L'emploi
et le pouvoir d'achat sont bien les préoccupations dominantes
des salariés. Avec eux, la CFDT les exprimera en cette
rentrée. Mais après ? Nous avons la volonté
d'obtenir des résultats pour les salariés et les
demandeurs d'emploi. Pour cela, trois postures doivent, à
mon sens, être évitées.
La
première consiste à dire que notre code du travail
est un frein audéveloppement économique et qu'il
est grand temps de le vider de son contenu.
Une
autre défend l'idée qu'il faut préserver
l'acquis sans voir que ce code laisse passer quantité de
salariés à travers ses filets de protection.
La
troisième consiste à rester dans une joute syndicats
contre gouvernement, en laissant de côté la responsabilité
du patronat, en laissant ainsi s'appauvrir le dialogue social.
Il
est grand temps de sortir du rafistolage et de nous redonner une
nouvelle ambition collective. Si les garanties d'hier ne sont
plus suffisantes aujourd'hui, il est urgent d'en négocier
de nouvelles.
Pour
cela, il nous faut un grand débat démocratique sur
le modèle que nous voulons tisser. Nous devons ainsi redéfinir
ce qui relève de la solidarité nationale, donc de
l'impôt, et ce qui relève des cotisations sociales,
donc des seuls revenus du travail. Dans ce modèle, le paritarisme,
le rôle et la responsabilité des acteurs doivent
être repensés.
Il
nous faut aussi un Etat partenaire, présent, qui se donne
les moyens d'assurer la solidarité, qui s'engage au lieu
de rogner sur ses contributions. Il nous faut un patronat qui
accepte clairement de revenir dans le jeu de la négociation,
avec la volonté de construire de nouvelles garanties pour
les salariés. Il nous faut des organisations syndicales
qui acceptent d'engager des discussions sans jeter l'anathème
sur telle ou telle piste d'évolution de nos règles
collectives.
Le
début d'un nouveau pacte social ? Pour la CFDT, il n'y
a pas d'autre choix.