Ala mi-août, nous avons reçu au journal une lettre qui annonçait l’apparition d’une nouvelle classe sociale.
Intitulée “Je suis mille-euriste”, elle disait entre autres : “Le ‘mille-euriste’ est un jeune diplômé qui possède des langues étrangères, des masters, des doctorats, des stages de formation […] et qui ne gagne pas plus de 1 000 euros.
Il dépense plus du tiers de son salaire en loyer, parce qu’il aime la ville.
Il ne met pas d’argent de côté, il n’est pas propriétaire, il n’a pas de voiture, pas d’enfants, il vit au jour le jour…
Parfois, c’est amusant, mais à force, c’est lassant […].”
L’auteur de la lettre, Carolina Alguacil, 27 ans, réside dans le centre de Barcelone et travaille dans une agence de publicité. Elle vit avec trois colocataires qui ont 24 ans pour l’une et 29 ans pour les deux autres. Aucune d’entre elles ne gagne assez pour louer seule un appartement.
Elles paient 360 euros chacune et forment une drôle de famille unie, dont les membres ne se connaissaient pas encore il y a un an. “Tous les gens que je fréquente sont dans la même situation, ajoute Carolina. J’ai une amie qui travaille chez un éditeur madrilène pour 1 000 euros par mois ;
mon frère est ingénieur en Andalousie, et c’est pareil ; même chose pour ma belle-sœur, qui est diplômée en sciences de l’environnement. Ce n’est pas qu’on vive mal, nous sommes même des privilégiés aux yeux de certains, mais ce n’est pas ce qu’on attendait.”
Un récent rapport Eurydice (réseau d’information sur l’éducation en Europe) abonde dans son sens : en Espagne, seuls 40 % des diplômés de l’enseignement supérieur ont un emploi correspondant à leur niveau d’études, et le chômage atteint 11,5 % chez les diplômés âgés de 25-34 ans, un des taux les plus élevés d’Europe (la moyenne se situe autour de 6,5 %).
Les Espagnols nés en 1965 et 1980 ont eu une enfance douillette, des parents dévoués et responsables, et ont grandi dans un pays moderne et optimiste qui se développait à la vitesse grand V. Il y a bien eu deux crises économiques (en 1974 et en 1992), mais tout le monde était convaincu que cette génération, la mieux formée de l’histoire de l’Espagne – et la plus nombreuse, aussi –, vivrait mieux que la précédente, que toutes les précédentes.
Il a fallu déchanter, et c’est là que réside une grande partie du problème, à en croire le sociologue Enrique Gil Calvo. “Ces jeunes suscitaient des attentes, explique-t-il. La génération précédente, la mienne et celle de mes frères cadets (je suis né en 1946), a grandi avec les vaches grasses, elle a pu tuer le père, c’est-à-dire faire mieux que lui en tout : meilleur logement, meilleur travail… Mais, pour ces ‘mille-euristes’, qui ont eu paradoxalement de meilleures possibilités en matière d’études, l’avenir n’a pas tenu ses promesses.”
Carolina a deux heures pour déjeuner. Aujourd’hui, elle a jeté son dévolu sur un restaurant qui propose un menu à 7 euros, ce qu’elle ne peut pas toujours se permettre. Elle commande un plat indien avec des pois chiches et raconte : “Le pire, c’est que je ne sais pas ce que je vais devenir. Une famille comme celle de mes parents, ce n’est plus l’objectif. Mais c’est quoi, l’objectif ?” Elle n’éprouve aucun sentiment d’échec. Mais elle parle d’un grand découragement. En effet, à mesure qu’il avance en âge, le mille-euriste devient de plus en plus amer.
Belén Bañeres a 37 ans, elle vit à Madrid et a le sentiment d’“arriver en retard partout”. Elle a fait des études de psychologie. Depuis plus de quatorze ans, elle n’arrête pas de changer de travail. Elle n’a jamais occupé un poste ayant un rapport avec sa formation. Elle n’a jamais touché plus de 1 000 euros bruts par mois.
Cela fait seulement un an qu’elle travaille en contrat à durée indéterminée, comme employée administrative. Depuis, elle peut louer un appartement avec son compagnon, un autre trentenaire diplômé qui gagne 1 000 euros par mois. Il lui paraît presque impossible d’accéder à la propriété. Elle voit mal comment ils pourraient avoir des enfants. “Vu les journées qu’on fait, on ne pourrait même pas s’occuper d’un chien”, dit-elle. Et, après avoir résumé sa biographie, elle conclut : “J’ai aussi l’impression de m’être fait voler ma vie.”
Luis Garrido, professeur de sociologie à l’Université nationale d’enseignement à distance (UNED), pense que ce découragement s’explique en partie par la surabondance de diplômés. “Je suis né en 1956 et, quand j’étais à la fac, seuls 10 % des jeunes, en majorité des garçons, décrochaient une licence [formation en cinq ans]. Evidemment, ces 10 % ont raflé tous les postes importants. Du coup, les gens de ma génération ont vu qu’en faisant des études on pouvait aller loin, et on a transmis ça à nos enfants.”
Mais, poursuit Garrido, “à partir des années 1980, le nombre d’inscrits à l’université a dépassé les 30 %. Les femmes ont afflué en masse. Il y a un bouleversement éducatif comme nulle part ailleurs en Europe et dès lors il n’y a plus de bons emplois pour tous. Cela a engendré une masse importante de jeunes frustrés, qui ont fait de longues études mais n’en tirent pas profit, et ne gagnent pas assez…”
Les choses ne sont pas plus faciles pour les plus jeunes représentants de cette génération, comme le montre l’exemple de Daniel Castillejo, un Sévillan de 29 ans. “Je suis architecte, je parle trois langues et je gagne moins de 1 000 euros par mois pour un travail sans contrat dans un cabinet d’architectes. Je n’ai jamais eu de contrat, ni de vacances, ni de treizième mois, j’ai une voiture vieille de quinze ans, je vis en location avec ma petite amie et ce mois-ci j’ai renoncé à acheter le journal tous les jours parce que je ne peux pas dépenser 30 euros de plus. Je ne crois pas qu’on nous ait bernés. Ce que je crois, c’est qu’on est en train de nous jeter à la poubelle.”
Le mardi et le jeudi, Carolina suit des cours de flamenco à l’école de danse Flamenkita, pour lesquels elle paie 50 euros par mois. En une heure, on ne peut pas faire grand-chose : des mouvements de poignet, quelques pas de fandango… Mais cela suffit à Carolina, parce que danser la détend. Cependant, en bonne mille-euriste, elle a dû faire des choix. “Je me suis inscrite au flamenco et j’ai renoncé à aller à la piscine, parce que je ne pouvais pas payer les deux.”
La nuit est déjà tombée lorsque le bus la dépose près de chez elle. Ses trois colocataires sont déjà là. Elles prennent place sur le canapé du salon. Laura Caro, 29 ans, est spécialiste en marketing et met de l’argent de côté pour se payer un deuxième master.
Ainara Barrenechea, 24 ans, a fait du droit et travaille au service comptabilité d’une grande entreprise. Belén Simón, 29 ans, a étudié l’histoire de l’art et travaille dans un centre culturel. Elles se racontent leur journée. Les quatre jeunes femmes ont aujourd’hui un contrat de travail. Mais cela n’a pas toujours été le cas. Elles ont profité de la dernière embellie économique : l’Espagne compte actuellement 19 millions d’actifs, contre 12 millions en 1995. Mais elles ont été victimes de la précarité qui s’est acharnée sur leur génération : en 2004, 52 % des jeunes de 30 ans avaient un contrat temporaire. Ils étaient 62 % en 1995.
Et surtout, avec leurs 1 000 euros par mois, elles n’ont pas pu s’émanciper jusqu’au bout (indépendantes par rapport à leurs parents, elles restent dépendantes de leurs colocataires), assistant, comme des millions d’autres jeunes, à la flambée des prix de l’immobilier. A leur âge, les parents de Carolina et de Laura étaient déjà propriétaires de leur logement (ou presque). Carolina, elle, ne possède que le lit de sa chambre, une table de travail pliée dans un coin et un buffet design, de couleur rouge, où elle range ses livres.
Du temps de leurs parents, le taux de natalité était de presque 3 enfants par femme. A la fin des années 1990, ces enfants l’ont fait chuter à 1,1, le taux le plus bas du monde. Ce n’est pas qu’ils ne veulent pas faire de bébés. Le problème, c’est que l’horloge biologique ne leur laisse pas le temps d’atteindre le “statut” qu’ils estiment nécessaire pour procréer.
Il est 23 heures. L’appartement de Carolina, Laura, Ainara et Belén commence à se remplir : des amis de l’une ou l’autre débarquent, sortent des canettes de bière. Ils rient, font des projets de sorties. Carolina sourit : “C’est toujours comme ça. Des gens se pointent à l’improviste, comme du temps où nous étions étudiantes. C’est un peu une vie d’éternels étudiants. Le problème, c’est que nous ne sommes plus étudiantes. C’est sympa, mais…” Mais, à force, c’est lassant.
Voir aussi CI n° 756, du 28 avril 2005.
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