![]() |
La plus grande
minorité « transeuropéenne »
Charlotte Tubbax - Paris - 18.4.2005
En Europe, on évoque souvent les Roms quand on aborde les problèmes
des minorités.
A limage dune Union sans frontières, ce peuple méconnu
navigue entre est et ouest, entre intégration et discrimination, sans
avoir encore trouvé sa place.
« Gens du voyage », « Gitans ». Ces définitions
réductrices dissimulent la véritable identité des 10 millions
de Roms vivant en Europe. Originaires dInde du Nord, ils ont commencé
à immigrer en Europe orientale au XIIème siècle pour constituer
aujourdhui la plus grande minorité dEurope. LUnion
européenne élargie ne peut les ignorer plus longtemps : les deux
tiers dentre eux se concentrent en Europe centrale et orientale et la
Roumanie et la Bulgarie, candidates à ladhésion en 2007,
abritent dimportantes populations Roms.
Un mot, un pays
Les amalgames, accentués par lutilisation de termes péjoratifs,
sont pourtant loin davoir disparu et les contours de lidentité
rom tendent à se brouiller parmi la variété des termes.
« Tzigane » est couramment utilisé en Europe, mais on entend
aussi très souvent, sans toujours les différencier, les termes
« Gitans », « Romanichels », « Manouches »...
Ces imprécisions rendent les traductions incertaines, brouillent les
nuances et invitent aux idées reçues. Il est dautant plus
difficile de sy retrouver que tous les gens du voyage ne sont pas nécessairement
des Roms et inversement, certains Roms ont adopté un mode de vie sédentaire.
Cest souvent la recherche de moyens de subsistance ou dune forme
dépanouissement qui pousse certains groupes à choisir un
mode de vie nomade. Finalement, sous lappellation « Roms »,
la communauté internationale regroupe la minorité européenne
dorigine indienne, issue de migrations qui ont eu lieu il y a plus de
huit siècles.
Les médias rapportent régulièrement des nouvelles impliquant
des Roms, stigmatisés et souvent perçus comme étrangers
au sein des populations nationales. Mi-janvier 2005, le scandale qui a éclaté
en Espagne - pays dEurope occidentale qui compte le plus de gitanos- est
révélateur des tensions persistantes. Lors dune manifestation
suite à lassassinat dun habitant, un quartier « gitan
» a été mis à sac. Plusieurs manifestants ont mis
le feu à des granges, retourné plusieurs voitures et même
jeté des pierres sur les fenêtres des habitations en guise de vengeance.
La haine à lencontre de la communauté « gitane »,
étouffée depuis longtemps, a resurgi après des décennies
de cohabitation.
Au Royaume-Uni, les Travellers (gens du voyage) pèsent plus dans les
décisions politiques que les Roms au sens strict. Cependant, les candidats
aux élections législatives du 5 mai prochain prennent plutôt
les Gypsies pour cible dans leur campagne électorale. A propos des campements
illégaux, le conservateur Michael Howard a laissé entendre que
la Charte des droits de lHomme profitait aux gens du voyage qui pouvaient
ainsi enfreindre impunément les lois. Même les quotidiens The Sun
et Daily mail sen sont mêlé en affirmant que le gouvernement
favorisait ces populations.
Le dernier fait divers concernant les Roms en Allemagne a eu lieu dans la ville
de Ravensburg. Le Conseil national des Sintés et Roms en Allemagne a
affirmé que ladministration avait sa part de responsabilité
dans les actes racistes contre leurs compatriotes. Le procureur de la ville
a en effet arrêté lenquête qui impliquait la poursuite
dun citoyen qui avait affiché une banderole sur un char lors de
la parade du carnaval en mars dernier. L'injonction « Zack, zack, Zigeunerpack
» (« Vite, vite, sales Tsiganes ») ne pouvait pas laisser
le Conseil indifférent.
Début avril, dans un entretien accordé au quotidien français
Le Monde, Dana Diminescu, sociologue et auteur dun ouvrage sur les circulations
migratoires roumaines, rappelait la différence entre immigrés
roms et roumains souvent confondue dans lopinion publique. Selon elle,
on remarque plus les Roms, qui transitent principalement à Paris et Lyon.
Ils perpétuent leur tradition de va-et-vient liée à leur
attachement au clan et à la famille alors que « les Roumains vivent
désormais dans un processus dindividualité qui fait quils
se fondent plus facilement dans le paysage européen. »
En Europe centrale et orientale lethnie rom est mieux connue. Ils sont
plus nombreux sur ces territoires où ils sont arrivés deux siècles
avant leur migration à louest : un demi million de Roms vivent
en Hongrie, presque autant en Slovaquie, environ 250 000 en République
tchèque alors que la Roumanie et la Bulgarie, futurs membres de lUnion
en 2007, rassemblent entre deux et trois millions de Roms.
Unis dans l « européanité »
Mais existence nest pas synonyme de reconnaissance. Suite aux multiples
discriminations dont ils sont victimes dans ces régions, les Roms constituent
désormais un groupe cible des politiques dintégration. En
effet, la législation les désigne comme une minorité à
prendre en considération par les nouveaux et futurs Etats membres sils
voulaient mettre toutes les chances de leur côté dans le processus
dadhésion. (lien texte Alice).
Pourtant, les Roms représentent le mieux « leuropéanité
» visée par lintégration européenne. Quil
pratiquent ou non le nomadisme, la valeur de la liberté prime sur toutes
les autres et ils ne considèrent pas les frontières comme des
limites à leurs voyages. Ils se définissent comme « nation
sans territoire » et « peuple européen » et revendiquent
dêtre en Europe partout chez eux. Les résistances auxquelles
ils doivent faire face démontrent les obstacles que lUnion élargie
aura à affronter pour réussir son processus dintégration.
Un jour peut-être la presse mentionnera les Roms sous la section Europe
et non plus parmi les nouvelles nationales, comme cest le cas aujourdhui,
quand les Roms sont désignés comme étrangers au sein dune
population nationale. Quand les médias y parviendront, on pourra sans
doute enfin parler dintégration européenne.Discriminations
contre les Roms (Amnesty International)
http://web.amnesty.org/library/Index/FRAEUR010012005
Agence de presse rom (Roma Press Agency)
http://www.rpa.sk/rpa.php?lang=EN
Centre européen des droits des Roms (ERRC)
http://www.errc.org/
L'Europe de l'est fait plus d'efforts
Alice Desthuillers - Paris - 18.4.2005
Les Roms, définis légalement comme une minorité en Europe,
bénéficient de protections. Cependant, l'application des lois
varie dans les Etats de l'Union.
Bohémien, Manouche, Romanichel, Tsigane, Gitan
Désormais,
on dira « Rom », homme, en romani. Cest plus poli. La communauté
internationale a adopté ce terme dans les années 1990, période
de multiplication des initiatives législatives pour protéger cette
minorité. Pourtant la question rom na pas soudainement surgi des
arcanes bruxelloises mais hante lEurope depuis le Moyen Âge. Gens
du voyage, peuple nomade parce quon ne les laisse sinstaller nulle
part, les Roms subissent de plein fouet les politiques européennes de
sédentarisation de population, de création des ordres de circulation,
de mise en place des fichiers de déplacement. Hors-la-loi par le mode
même dexistence auquel on les cantonne, les Roms sont très
rapidement placés au ban de la société.
Les critères de Copenhague
Si la question refait surface aujourdhui, cest sans doute encore
« grâce » au Conseil de lEurope, et des sacro-saints
critères de Copenhague, définis lors du Conseil européen
de 1993 comme les exigences politiques minimum auxquelles les Etats candidats
doivent satisfaire : démocratie, Etat de droit, respect des droits de
lHomme et protection des minorités. Les pays candidats dEurope
centrale et orientale ont donc été tenus de développer
des politiques spécifiques, souvent empreintes de bonne volonté
et de politiquement correct.
Les cas antinomiques de la Slovaquie et de la Hongrie illustrent ces évolutions.
En 1993, la toute nouvelle République slovaque doit concilier la construction
de son identité nationale et les nouveaux critères de bonne gouvernance,
dont la protection des minorités. La Constitution slovaque intègre
la primauté des règles internationales en la matière mais
les dirigeants réalisent progressivement la nécessité dune
politique spécifique au-delà du seul principe de non discrimination.
Les Roms demeurent cependant les grands perdants de ces améliorations
: un commissaire à la question rom démuni de moyens, un taux de
chômage qui frôle les 100%, limpossibilité de faire
des études supérieures dans leur langue
La question sest posée autrement en Hongrie. Championne de la «
multinationalité », la patrie magyare est la première au
monde à reconnaître le droit collectif des minorités. Le
Conseil de lEurope sen est dailleurs inspiré. En effet,
la Constitution hongroise reconnaît douze minorités officielles
jouissant de droits collectifs, les plus étendus à travers lEurope
: accès à lenseignement, représentation dans les
conseils municipaux, intégration dans les structures politiques nationales,
organisation des manifestations culturelles, création dun poste
de commissaire aux minorités, jurisprudence de la cour constitutionnelle
en faveur de la discrimination positive dans le cadre de la loi électorale
Si la Hongrie a développé un tel arsenal juridique et politique
en faveur de ses minorités, cest aussi pour assurer un traitement
équitable et réciproque de sa diaspora. Mais les Roms nont
pas dEtat, pas de pays, ni donc la possibilité de bien traiter
les Magyars. Alors les Roms sont, comme toujours, les parents pauvres de ces
belles mesures. Là comme ailleurs, ils sont plus victimes de violences
policières, bénéficient moins des politiques sociales et
ne jouissent pas de la même respectabilité que les autres populations,
ni même que les autres minorités.
La suffisance occidentale
Quen est-il en Europe occidentale ? En France, les Roms sont cantonnés
à la catégorie des « gens du voyage ». Depuis la loi
du 5 juillet 2000 relative à laccueil et à lhabitat
des gens du voyage, la situation des Roms auraient du saméliorer
au niveau des conditions daccueil par les communes ou dans les écoles...
Malheureusement, les gens du voyage ne bénéficient pas des politiques
sociales liées au logement ni à tout ce qui sen suit
Chapitre clos. Cest bien facile.
Dans les pays de louest de lUnion, les Roms constituent également
une minorité mal représentée et peu protégée.
Quelques organes consultatifs ont été institués de-ci de-là
comme en Autriche ou en Belgique. Au Danemark et en Suède, la protection
des Roms dépend dun médiateur alors quelle est prise
en charge directement par un ministère aux Pays-Bas. La Finlande vient
de lancer lidée dun forum consultatif européen des
Roms qui leur permettrait dacquérir une lisibilité transeuropéenne,
cadrant davantage avec la défense de leurs intérêts. Cest
remettre sur le tapis léternelle question de la reconnaissance
des droits collectifs, qui effraient les Etats. Gageons que depuis les premières
propositions du Conseil de lEurope dans les années 1990, les Européens
se sont faits à cette idée.
Pour lheure, lEurope de lest reste donc la plus active. Début
février, les représentants de huit Etats dEurope centrale
et orientale se sont réunis à Sofia pour sengager fermement
et mutuellement sur la voie de la non discrimination des Roms. Ils auraient
dû inviter la vieille Europe. Ca ne lui aurait pas fait de mal. Parce
que chez nous, faute de critères de Copenhague, la Commission ne se penche
pas vraiment sur la question du traitement des Roms. Dautant que le tout
dernier rapport du PNUD le plus important jamais réalisé sur la
situation des Roms, na tenu compte que du traitement qui leur était
infligé en Europe orientale. Cest regrettable. Car dans la vieille
Europe, les Roms ne sont parfois encore que des Manouches, des Gitanos ou des
Gypsies avant dêtre des hommes.
Décennie des Roms (Euractiv)
http://www.euractiv.com/Article?tcmuri=tcm:28-134990-16&type=News
Législation européenne (Parlement européen)
http://www.europarl.eu.int/comparl/libe/elsj/charter/report2001/art21_2_fr.htm
« Si nous parvenons à prendre part aux décisions politiques,
notre avenir sera meilleur »
Fernando Navarro - Paris - 18.4.2005
Traduction : Juliette Lemerle
Poussé par un engagement infatigable pour son peuple gitan, Juan de Dios
Ramírez de Heredia est devenu député espagnol puis parlementaire
européen. Café babel la rencontré.
Il est assez étonnant dentendre pour la première fois les
propos Juan de Dios Ramírez de Heredia. Les dons dorateur de ce
séducteur desprits, tour à tour avocat, journaliste et professeur
des écoles, ont fait de lui un mythe. Quand il parle, cest toujours
pour sadresser à son peuple, qui, il le sait bien, a besoin de
références publiques pour sintéresser aux sphères
de pouvoir et de liberté de la société dans laquelle il
vit. Ancien représentant espagnol à lObservatoire européen
contre le racisme et la xénophobie, il a fondé en 1986 l
« Unión Romaní », fédération dassociations
gitanes espagnoles, dont il est le président.
Selon vous, quel trait culturel et identitaire caractérise les communautés
roms ?
Être gitan, cest dabord se sentir gitan, faire partie dun
système de valeurs qui imprègne tout le corps et conditionne une
vision du monde qui plonge ses racines dans une culture millénaire.
Existe-t-il des minorités au sein de cette minorité ?
A mon avis non. Mais je sais bien que la réalité gitane nest
plus du tout la même pour les Roms que lon pourrait qualifier d
« occidentaux ». Ladhésion à lUnion européenne
des dix pays dEurope centrale a en effet radicalement changé le
paysage rom de la vieille Europe communautaire. Aujourdhui, la zone dinfluence
de la communauté rom se situe dans ces nouveaux pays membres.
En Europe, les Roms doivent-ils toujours cohabiter avec les rats, comme vous
laviez dénoncé lors de votre fameux premier discours au
Parlement espagnol en 1978 ?
Malheureusement oui. Lindice de pauvreté de notre peuple est toujours
aussi alarmant. Dans tous les pays, nous occupons la dernière place du
classement en termes de conditions de vie. Lanalphabétisme est
un fléau qui nous frappe presque de la même façon dans toute
lEurope. Les Roms installés dans les pays de lEst nont
pas bénéficié du décollage économique après
la chute du régime dont ils avaient tant souffert. Ils nont donc
pas pu atteindre le niveau de vie de leurs concitoyens. La présence dans
nos rues de tous ces Roms venus de lEst, mendiants ou laveurs de vitres,
est symptomatique de cette terrible pauvreté.
Léducation joue un rôle clé dans lintégration
sociale. Selon vous, les systèmes éducatifs européens ignorent-ils
lidiosyncrasie propre aux Roms ?
Il est difficile dapporter une réponse générale.
Je sais que dans certains pays, les enfants roms reçoivent dabord
une éducation bilingue. Mais cest un problème à double
face. Il faut créer un système éducatif qui permette aux
jeunes Roms davoir accès à une éducation à
peu près identique à celle des autres citoyens, tout en prenant
en compte la spécificité culturelle de notre peuple. Mais cette
éducation interculturelle doit également sadresser aux «
gadjos », cest-à-dire les non gitans. Il est important que
les enfants non gitans apprennent à lécole lexistence
denfants roms, ayant leur propre culture qui doit être respectée
et défendue.
Pensez-vous que lEspagne ait progressé dans lintégration
des gitans dans les 25 dernières années ?
La situation a beaucoup évolué, même sil y a encore
des défis auxquels nous sommes confrontés quotidiennement : la
scolarisation des enfants gitans, lépanouissement individuel et
collectif des femmes gitanes, la création dun réseau complet
dassociations gitanes, lémergence de figures de référence
pour le reste des gitans, léradication des bidonvilles, la récupération
et la diffusion de nos coutumes, nos traditions et notre langue. Il faudrait
aussi élaborer des stratégies qui sattaquent efficacement
à la pauvreté, lanalphabétisme et la marginalisation.
Quant aux pouvoirs publics, ils ne peuvent ignorer que les gitans possèdent
une culture singulière qui a enrichi la culture commune à tous
les Espagnols. Cest nous qui donnons à lEspagne une image
joyeuse et hédoniste. Mais nous navons eu droit à aucune
reconnaissance, et aucunes « royalties » ne nous a été
versées pour la manipulation dont nous avons fait lobjet.
Pensez-vous que la même amélioration peut se produire dans les
nouveaux États membres de lUnion ?
Je lespère. Je fais confiance aux leaders roms de ces pays qui
ont la capacité de changer les choses et y travailleront. De toute façon,
rien nest gratuit. Il ne faut pas attendre des gouvernements quils
prennent eux-mêmes linitiative de nous accorder lattention
que nous méritons. La liberté a un prix, tout comme la conquête
des droits.
Quand les Européens dénoncent le racisme aux États-Unis,
en Côte dIvoire ou au Zimbabwe, pensez-vous quils voient la
paille dans lil du voisin sans voir la poutre dans le leur ?
Eh bien oui. Et la pire hypocrisie, cest de nous promettre monts et merveilles,
alors que finalement rien ne change. Cest ce qui me fait le plus mal.
Nous refusons les partis qui nous accordent toute leur attention en période
électorale pour mieux nous oublier par la suite.
Comment voyez-vous lavenir pour les communautés roms dEurope
?
Si nous avons la volonté de survivre et que nous parvenons à prendre
part aux décisions politiques, notre futur nen sera que meilleur.
Étant donné notre nombre, il devrait y avoir au moins une demi-douzaine
de députés roms au Parlement européen. Dans des pays comme
le mien, où nous sommes plus de 600.000 gitans, il ny a pas un
seul gitan député ou sénateur. Cela na pas de sens.
Il est clair que lavenir de notre peuple dépend en grande partie
de linfluence que nous serons capables dexercer dans les instances
de décision politique. Sinon, il ne nous restera plus, pour ne pas disparaître,
que la résistance, comme cela a été le cas tout au long
de notre histoire. Parce quune chose est sûre : ces dirigeants politiques
passeront, ces gouvernements passeront. Mais nous, nous sommes et nous serons
toujours gitans.
Union Romani
http://www.unionromani.org
Gitanos, entre asimilación y exclusión UNESCO
http://www.unesco.org/courier/2000_06/sp/ethique.htm `
Identitées bafouées
Chiara Sassoli - Paris - 18.4.2005
Chiara Sassoli a recueilli les propos de Valeriu Nicolae au mois de mars 2005
à Bruxelles.
La tradition orale fait loi dans la transmission de la culture des populations
Roms. Voilà qui rend bien difficile la définition dune identité
aux multiples facettes.
Le manque de sources écrites sur les Roms renvoie aux informations relayées
par les médias qui nont pas toujours cherché les nuances
caractérisant ces millions de personnes disséminées à
travers lEurope et lAsie. Pourtant, rien nest plus intéressant
que de découvrir les richesses de leurs cultures et de leurs arts. Associés
aux voleurs de poules, ou voleurs tout court, les Roms traînent une mauvaise
réputation depuis le début de leurs pérégrinations.
Leur dénomination apparaît dailleurs confuse pour le «
Gadjo », le non Rom. Ce terme est dérivé du nom du Roi Mahmud
Ghazni qui chassa les Roms hors dInde au 11ème siècle et
qui est devenu « lennemi ». Reste à différencier
les Roms des Romanichels, Manouches, Tsiganes, Gitans, Bohémiens
Selon Valeriu Nicolae, directeur de European Roma Information Office (ERIO)
en place depuis deux ans à Bruxelles, il ny a pas de séparation
clairement établie. Lui-même se définit simplement comme
Rom. « On se reconnaît directement entre nous, il suffit de se dire
un mot en romani pour savoir si oui ou non on appartient à la même
culture ». Pourtant, pendant longtemps, cest la racine du nom «
Egypte » a donné leur nom aux Roms de plusieurs pays dEurope
: « Gypsy » en anglais et « Gitan » en français.
Cest en effet vers lEgypte quune autre partie de la population
originelle a migré, doù la confusion des Européens.
Lexclusion a aussi fait partie du quotidien des Roms depuis le début
: Le « Tsigane » français, « zingaro » italien
ou « Zigeuner » allemand renvoient tous au « paria »
désigné par le grec ancien « atsinkanos ». Le mot
« Bohémien » a par contre un sens moins évident :
il désignait à lorigine une personne munie dune lettre
de recommandation des Rois de Bohême. « Manouche » renvoie
à une lethnie des les Sinti, Roms du Piémont. Aujourdhui,
on leur préfère « Rom », qui signifie « homme
» en romani, langue proche du sanskrit.
Culture et traditions
Mais y a-t-il autant dappellations que de différences culturelles
? Valeriu Nicolae explique : « Nous avons une base de mots communs pour
désigner la nourriture, le voyage, le temps, le feu... Dautres
mots se sont adaptés aux différentes régions, aux sociétés
et leurs politiques. Cest pareil pour nos traditions. Certains Roms en
Roumanie ont entretenu dautres traditions que ceux de France. Les gens
évoluent selon les endroits, comme cest le cas pour tous, partout
! ». Des centaines de traditions poétiques évoluent et se
perpétuent dune génération à lautre,
et cest dailleurs leur aspect non-chrétien qui a été
critiqué pendant des siècles.
Des siècles d'adversité
Si, pendant longtemps, leur culture a pu sembler fermée aux yeux des
critiques, les Roms maîtrisent des formes diverses dexpression qui
leur procurent aujourdhui une image positive, dans certains milieux. La
musique est sans doute lart le plus reconnu, entre autres grâce
à des musiciens comme Rinaldo Olah, violoniste virtuose, mêlant
comédie et tragédie dans les notes fébriles et envoûtantes
qui se dégagent de ses doigts dor. Citons encore les Gispy Kings,
groupe phare qui a sans aucun doute éveillé lintérêt
pour la musique rom. Dautres formes dart commencent également
à susciter la curiosité : théâtre, photo, cirque
deviennent non seulement des moyens dexpression dune identité
collective mais aussi des supports efficaces de revendications. Gipsy, un jeune
rappeur tchèque dorigine rom déclare lors de la sortie de
son troisième album : « Jutilise des instruments tsiganes
et noublie pas ma musique, je lai juste tournée vers lavenir
».
Différents réalisateurs sinspirent dans leurs films de la
condition de cette minorité malmenée, et tentent selon les scénarios
de les mettre en scène de façon imaginaire ou réaliste.
Emir Kusturica imagine des vies romancées et absurdes et permet au public
de souvrir à une autre vision. Pour V. Nicolae, « Kusturica
filme des Roms insolites, colorés, à qui il arrive les aventures
les plus extravagantes. Nous ne sommes pas comme ça, mais pour faire
un film qui plaise, il est normal den rajouter des tonnes, cest
ce qui fait aussi la beauté du cinéma. » Avec Le temps des
Gitans, par exemple, Kusturica signe un film sur le quotidien des Roms, joué
par des acteurs Roms en romani. Sa sortie a provoqué de vives réactions,
et les Roms se sont dits satisfaits de voir un film « à eux »
connaître le succès, au Festival de Cannes notamment.
Dans Swing, Tony Gatlif raconte lhistoire de Tsiganes sédentarisés.
Le spectateur garde surtout en mémoire les « carnets anthropométriques
». Institués en 1912, ces livrets, qui incluaient photo et empreintes
digitales, servaient de passeports pour les Tsiganes. Ils étaient obligés
de se présenter aux autorités communales, munis de ce document,
à chaque passage. Cette pratique na été supprimée
quen 1969. « Cest très important que lon sache
que ces carnets ont été délivrés par ladministration
française et ont constitué un moyen de répression. Lholocauste
manouche est parti de là. Il ny a pas à dénoncer
mais cest très important de savoir. Pour la mémoire. »,
commente Nicolae, qui ajoute que « à lheure où chacun
perd sa culture, les Manouches subissent le même sort. Les enfants ne
savent pas parler le sinti (rom mélangé à de lalsacien).
Ils ne connaissent pas du tout leur passé. Certains ignorent même
lholocauste nazi. Et ils perdent la culture de la musique. » La
musique des Roms enchante encore. Concerts et festivals se multiplient, de la
France à la Norvège
Des manifestations culturelles sont
programmées un peu partout : festival en hommage au jazzman Django Reinhardt,
le Gipsy swing dAngers, ou encore le Festival international de la musique
tsigane Iagori qui se tient depuis 6 ans à Oslo. Il semble que lintérêt
pour les cultures Rom dépasse frontières et réticences,
cheminant sur la route dune société européenne multiculturelle
qui paraîtrait inachevée sans la présence active dune
« minorité » de plus de 12 millions de personnes.
Histoire et culture rom (Patrin)
http://www.geocities.com/Paris/5121/patrin.htm
« Il y a un apartheid envers les Roms »
Tiziana Sforza - Roma - 18.4.2005
Traduction : Ariella Baltié
Les chemins des Roms et de lEurope sont peut-être aujourdhui
parallèles. Selon Paolo Pietrosanti, qui les a représenté
auprès de lONU, les Roms sont le peuple le plus «euro-enthousiaste».
Interview.
Le débat sur lUnion européenne soriente vers une Europe
faite par des peuples plus que par des Etats. Cest exactement ce quont
toujours soutenu les Roms, un peuple qui aujourdhui constitue la plus
grande minorité ethnique dEurope. Beaucoup dentre eux vivent
sous le seuil de pauvreté et ont une espérance de vie réduite
de 15 ans en moyenne par rapport aux « non Roms ». Paolo Pietrosanti,
Commissaire des Affaires étrangères de lUnion Rom Internationale
(IRU) se bat pour leur reconnaissance. Le représentant de lIRU
auprès des Nations Unies de 1993 à 2000 décrypte les rapports
quentretient lUE avec les Roms.
Les Roms aiment se définir comme « le premier peuple global ».
Ils trouvent lidée dEtat anachronique et préfèreraient
être identifiés comme une « nation ». Quelle est la
position de lUE envers eux ?
LUnion européenne na pas encore élaboré de
politique commune concernant les Roms. Les Roms constituent une minorité
européenne, et sinterroger sur la position de lUnion envers
eux revient à se poser des question sur la politique de lEurope
vis-à-vis des minorités en général. LEurope
a commencé à sintéresser dun peu plus près
à la question des Roms depuis quelques années, entraînée
par l'émulation autour de linitiative lancée par Soros,
financier dorigine hongroise, en 2003.
Comment a débuté cette implication ?
Lors dune conférence de deux jours à Budapest, Soros, fondateur
de lOpen Society Institute, a réuni six chefs dEtats et de
gouvernements, des représentants de deux autres pays de lEst, James
Wolfensohn, alors président de la Banque Mondiale, Anna Diamantopoulou,
ancien Commissaire européen, une dizaine de politiciens, de Hauts Représentants
dorganismes multinationaux (du Conseil de lEurope au PNUD, le Pprogramme
des Nations Unies lONU pour le développement), des dirigeants dONG
roms et non roms, ainsi que des journalistes de lEst (très peu
de lOuest). Le succès de la rencontre vient de sa promesse aux
huit gouvernements de lEst, à la Banque Mondiale, et de fait à
lUnion européenne, quils lanceraient conjointement, de 2005
à 2015, la « Décennie de lintégration des Roms
» avec des modalités et des financements à définir.
LUnion européenne, qui se donne pour objectif de « garantir
à tous ses citoyens un égal accès à léducation,
au travail et à la santé », a-t-elle prévu des programmes
spécifiques à leur égard ?
Des programmes spécifiques ont été prévus et «
filtrés »par les Etats membres de lUE où résident
la plupart des Roms. Le programme PHARE de la Direction générale
de l'élargissement de la Commission européenne, prévoit
par exemple des mesures spécifiques destinées à leur intégration.
Au-delà de la reconstruction économique et sociale, le programme
PHARE met particulièrement laccent sur lintégration
des minorités ethniques et sur les exigences des utilisateurs de langues
minoritaires dans les pays de lEurope centrale et orientale, comme par
exemple, le yiddish ainsi que les langues « gitanes ». Il me semble
quil devrait exister un « Commissaire aux questions Roms »
pour traiter un problème aussi important.
Récemment, lIRU a lancé lidée de « citoyenneté
européenne » pour les Roms. Cette proposition sappuyait sur
la possibilité dêtre prise en compte par tous les traités
institutionnels de la Communauté européenne. A-t-elle été
acceptée ?
Non seulement elle ne fut pas acceptée mais elle éveilla dabord
même une certaine méfiance. Ce quen réalité
nous soutenions est la rupture entre les appellations « Etat » et
« Nation », deux noms qui, pour avoir été confondus,
ont souvent été la cause de massacres. En 2000, quand nous avions
présenté notre requête, les mentalités navaient
pas encore évolué et lEurope se croyait encore majoritairement
constituée dEtats. Mais entre 2000 et 2002, Emil Scuka, à
lépoque président de lIRU, et moi-même, avions
rencontré douze chefs dEtats et de gouvernements européens
qui se sont montrés disponibles et à lécoute à
de notre vision dune Union européenne faite de peuples plutôt
que dEtats.
80% de la population mondiale des Roms vit En Roumanie, Hongrie, République
slovaque, République tchèque et Bulgarie. Quest-ce qui a
changé pour eux, ou est en train de changer, avec lentrée
de ces pays dans lUnion européenne ?
Le processus qui a permis à ces pays, à forte population gitane,
dentrer dans lUE, a poussé les gouvernements à annuler
certaines formes de discriminations inscrites dans les lois. Mais il existe
encore, dans les situations de la vie de tous les jours, une sorte dapartheid
à leur égard.
Ils soutiennent en outre le droit dêtre reconnus comme des citoyens
européens, pas seulement des Etats où ils vivent. Les Roms semblent
faire partie des peuples les plus euro-enthousiastes. Quelle valeur ajoutée
peuvent-ils apporter à lEurope ?
Les Roms peuvent aider lEurope à prendre en considération
la direction vers laquelle elle se dirige. Cest la clé pour insérer
la question des Roms dans le débat sur lUnion. Là se joue
la capacité à dépasser les égoïsmes et les
héritages étatistes, tout ce qui bloque le processus délargissement
et la configuration dune vraie union des peuples qui élaborent
des politiques cohérentes avec des objectifs communs.
La homepage de Paolo Pietrosanti
http://www.pietrosanti.net/