
EXCLUSIF Chérèque : "Villepin prend
des risques non contrôlés"
Challenges.fr 15.03.2006
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"Le Premier ministre prend des risques non contrôlés
de dérapages sociaux"
A trois mois du congrès de la CFDT, à Grenoble,
et à deux semaines de lannonce très
attendue du décompte annuel de ses troupes, François
Chérèque revient sur le devant de la scène.
Il sopposera au CPE avec la même détermination
quil a mise à signer la réforme Fillon sur
les retraites, contre lavis dune partie de ses adhérents.
Entretien.
Challenges.
Comment réagissez-vous aux aménagements sur le
CPE que propose Dominique de Villepin. Vous semblent-ils convaincants
?
François Chérèque.
Non.
Le Premier ministre na pas apporté de garanties suffisantes
sur les deux points qui étaient au centre de la contestation:
la possibilité de licencier sans motivation et la période
dessai de deux ans. Il ne nous a amené que quelques
adaptations floues, sans précision sur laccompagnement
des jeunes. Bref, il narrange rien au problème de
départ.
Réclamez-vous donc toujours le retrait du CPE ?
Bien évidemment.
Le Premier ministre nous fait une drôle de proposition.
Il nous déclare : "On va travailler ensemble sur la
précarité, mais, avant, permettez que jinvente
de nouveaux contrats précaires."
Cette démarche ne me paraît pas très logique.
Nous demandons toujours la suspension du CPE.
Vous nirez donc pas rencontrer le gouvernement, comme
le souhaite le Premier ministre ?
A quoi bon? Si on y va, cest seulement pour demander le
retrait du texte. On a déjà la réponse
On na rien à discuter sur le fond tant que le Premier
ministre ne nous donne pas de signe beaucoup plus fort.
Du coup, le mouvement de contestation se poursuit
Oui. Je le dis depuis le lancement de ce projet, que nous navons
jamais soutenu. Le Premier ministre prend des risques non contrôlés
de dérapages sociaux. Cest lui qui a fait le choix
que le dialogue social se fasse dans la rue. Il la confirmé
dans son intervention télévisée de dimanche.
Nous navons dautre solution que de continuer.
Il y a quelques jours, Jean-Louis Borloo vous a téléphoné,
après que vous vous êtes officiellement ému
de ne pas avoir eu de contacts, même téléphoniques,
avec lui depuis six mois. Dominique de Villepin la-t-il
envoyé en mission de bons offices ?
Oui, sans doute. Reconnaissez que ce silence, cétait
un peu gros tout de même! Le Premier ministre a demandé
aux ministres de tutelle dessayer de reprendre contact avec
les syndicats. Jean-Louis Borloo ma appelé laprès-midi
même. Il a dailleurs contacté tous les secrétaires
généraux des centrales. Le ministre du Travail ma
fait une offre de service sur le mode: "Au secours, la CFDT,
aidez-nous à trouver des contreparties au CPE."
Et vous navez pas accepté de jouer les pompiers
Non, bien sûr. On ne veut pas rentrer dans un débat
sur lautorisation de licencier sans justification. Cest
une modification fondamentale dans la relation entre le salarié
et lemployeur. Jusquà présent, on demandait
à lemployeur dexpliquer pourquoi il licenciait
et den apporter la justification. Maintenant, on se rapproche
du système américain, où laccusé
doit faire la preuve de son innocence. On change profondément
de logique. Le CNE a initié le mouvement. On ne veut pas
que cette logique sétende de tous côtés.
Vous avez reconnu vous-même avoir "perdu la bataille
du CNE", et, syndicalement, vous y être mal pris. Est-ce
pourquoi vous restez ferme sur le retrait du CPE ?
En effet. On le voit avec le CNE. Les recours juridiques se multiplient
et vont aller jusquà la cassation. Les juges vont
un jour ou lautre forcer les employeurs à justifier
les licenciements. Et lon reviendra à la case départ.
Résultat: on est en train dinsécuriser une
partie des entreprises. Elles vont se rendre compte quelles
ne peuvent pas faire ce quelles veulent, elles risquent
de se raidir, et on va aboutir à leffet inverse de
la souplesse qui était recherchée en faveur de lemploi!
Avec laffaire du CPE, vous déplorez que "le
rythme du social ne saccorde pas avec celui du politique"
Il est regrettable quil y ait des accélérations
soudaines dans les décisions des responsables politiques,
impulsées par leur propre calendrier politique. On voit
bien que, aujourdhui mais il y a eu dautres
exemples dans lhistoire récente, le Premier
ministre a voulu faire un coup politique, faire une démonstration
de sa capacité politique à agir, en négligeant
le contexte et le milieu dans lequel se mettait en uvre
cette décision.
Et, logiquement, il sest retrouvé dans la confrontation.
Plus que jamais, vous opposez au passage en force du gouvernement
le dialogue avec les partenaires sociaux comme préalable
à toute décision politique...
Sur un sujet comme lemploi des jeunes et, plus globalement,
sur leur place dans notre société, on devrait saccorder
le temps du dialogue. Laisser les partenaires sociaux ¬négocier
et proposer avant que le politique ne décide. Cest
un principe inscrit dans le protocole social de Maastricht, un
principe appliqué par dautres pays européens,
comme les Pays-Bas, et qui parfois même marche en France,
on la vu pour laccord sur la formation continue. Je
vous signale, dailleurs, que ce principe est inscrit dans
la loi sur le dialogue social que François Fillon a fait
voter en 2004. Il me semble que Dominique de Villepin était
membre de ce gouvernement, à cette époque-là
Mais il avait alors dautres préoccupations.
La prochaine manifestation syndicale aura lieu le samedi 18
mars. Vous souhaitiez que ce soit pendant le week-end. Avez-vous
convaincu tout le monde, y compris Jean-Claude Mailly, de FO,
fervent partisan des défilés en semaine ?
Jean-Claude Mailly est en désaccord, mais il viendra. Pour
nous, le CPE nest pas uniquement un problème social,
mais un problème de société qui dépasse
le champ du monde du travail. La CFDT ne veut pas se contenter
dune opposition à une modification du Code du travail,
mais soulever une question cruciale: "Quest-ce quun
pays comme la France veut proposer à ses jeunes?"
Cette manifestation sadresse à un public plus large
que ceux qui contestent le CPE, aux parents, aux salariés,
aux précaires, à tous les jeunes en général.
De toute façon, on ne peut pas demander aux gens de poser
une journée de congé toutes les semaines pour aller
défiler!
Une sainte alliance sest nouée entre les syndicats.
Cest comme si lépisode des retraites était
oublié. Dominique de Villepin est-il le chiffon rouge qui
permet à la CFDT de reprendre la main, et de vous rapprocher
de la CGT ?
Il y a un mieux avec la CGT, mais il est peut-être conjoncturel
Ce que je note, cest que nos deux centrales sont en phase
quand on est dans la contestation, et quelles le sont moins
quand il sagit de sengager. Je crois que la CGT se
sent bien dans ses relations avec la CFDT en phase dopposition.
Mais, quand vient lheure des engagements sur des changements,
elle ny arrive pas. On la vu pour les retraites. Pour
moi, un syndicalisme qui ne parti¬cipe pas aux évolutions
utiles pour la société perd de sa légitimité.
Avec le CPE, la CFDT fait la démonstration quelle
est capable daller jusquau bout dans lopposition,
comme elle la fait en 2003 dans lengagement pour la
réforme des retraites.
On a négocié et soutenu ce texte parce que nous
étions convaincus quil allait dans le bon sens. Aujourdhui,
avec un gouvernement de la même couleur politique qualors,
nous marquons notre désaccord avec la même détermination
quà lépoque.
Dautant que la place faite aux jeunes dans la société
vous inquiète
Jai le sentiment que, petit à petit, on inverse le
principe de la solidarité entre les générations.
On a construit des systèmes sociaux dans lesquels les jeunes
générations, par leur travail, étaient solidaires
avec les plus anciens et les malades. On se retrouve aujourdhui
dans une situation où les générations les
plus âgées les adultes actifs mais également
les retraités sont en train de mettre en danger
les futures générations par les décisions
quelles prennent, que ce soit sur la protection sociale,
la dette de lEtat, ou encore lévolution du
Code du travail français. Cest inquiétant,
et il faut en débattre.
Craignez-vous un mouvement de masse ?
Non, mais la situation est angoissante, explosive. On peut arriver
à de gros dérapages sociaux. Ou à des dérapages
dans les urnes. Les jeunes risquent de moins voter, de perdre
encore plus confiance dans les politiques et de se replier sur
eux-mêmes. Quatre ans après la présidentielle
de 2002, on se pose toujours les mêmes questions!
Propos recueillis par Sabine Syfuss-Arnaud, grand reporter France
à Challenges